samedi 25 novembre 2017

Suzanne Ciani : quand l'électronique d'avant-garde rejoint la musique ancienne


Surnommée parfois la « diva des diodes », Suzanne Ciani fait partie du cercle restreint des pionniers de la musique électronique. L'Américaine d'origine italienne s'est fait connaître dans les années 70 comme une experte du Buchla, ce synthé sans clavier contemporain du Moog, conçu par son ami Donald Buchla (1937-2016). Elle a ensuite gagné sa vie dans la pub – le pop & pour de Coca Cola n'est nullement le vrai bruit du brevage versé dans un verre, c'est elle ! – avant de commencer à vendre des disques. Pianiste classique, elle avait peu à peu abandonné l'électronique avant d'y revenir il y a quelques années. Pourquoi ? Comment ? Elle nous explique tout à l'occasion d'un concert au Buchla, donné dans le cadre du festival Terraforma, en Italie.


Suzanne Ciani @ Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Suzanne Ciani explique le Buchla lors d'un workshop au Terraforma Festival 2017

Villa Arconati, près de Milan, le 25 juin 2017

Suzanne, hier soir, vous avez joué sur le Buchla.

Suzanne Ciani – Oui ! Le Buchla 200e !

Don Buchla / photo : Brandon Daniel
Don Buchla (photo : Brandon Daniel)
A part le Buchla, vous aviez aussi deux autres instruments.

SC – J'ai deux iPad. L'un d'eux est relié à une pédale d'effets Eventide H9. Je contrôle ainsi la réverbération, le retard, etc, depuis l'iPad. Sur le second, j'ai l'application Animoog, que j'utilise avec parcimonie mais que j'aime beaucoup. En plus, en tournée, c'est très commode d'avoir du matériel relativement compact. Le Buchla lui-même est un petit instrument.

Comme Donald Buchla nous a quittés l'année dernière, pouvez-vous dire quelques mots à son sujet ? Qui était-il pour vous ?

SC – Il a été la personne la plus importante dans ma vie électronique. Je l'ai rencontré en 1969, et j'ai travaillé quelques années pour lui dans son atelier californien. C'était une sorte de petite usine en fait, où tout était fabriqué à la main : dix personnes assises autour d'une table, assemblant des Buchla 200 en suivant des schémas électriques. A cette époque, les clients n'étaient que des institutions, à cause du prix très élevé des Buchla. Puis j'ai passé 20 ans à New York et ce n'est qu'en 1992, lorsque je suis retournée en Californie, que j'ai repris contact avec Don. Mais sans revenir pour autant au Buchla. Je n'ai plus touché à l'un de ces instruments jusqu'à… il y a cinq ans.

Suzanne Ciani et le Buchla en 1975 / photo : Lloyd Williams / source : sevwave.com
Suzanne Ciani et le Buchla en 1975
(photo : Lloyd Williams / source : sevwave.com)
Qu'est-ce qui vous a fait y renoncer ?

SC – J'ai abandonné le Buchla la première fois simplement parce qu'il s'est cassé et que je n'ai pas pu le réparer. C'était mon seul instrument, mon instrument préféré. J'étais à New York, Donald était en Californie. La machine avait un problème, je lui ai donc envoyée pour qu'il la répare. Il me l'a réexpédiée et c'est dans l'avion vers New York, pendant le vol, que le Buchla a subi un nouveau dégât. Ce n'était pas gérable. Je me suis alors tournée vers d'autres instruments. J'ai utilisé ma connaissance de la musique électronique et fondé ainsi ma propre maison de production à New York [Ciani/Musica, en 1974]. C'est ainsi que j'ai créé la plupart de mes jingles de pub. Une activité que j'ai poursuivie pendant 19 ans.

On vous doit la musique des publicités de grandes compagnies comme AT&T et Coca Cola. Mais comment se fait-il que vous ayez attendu si longtemps avant de sortir votre premier disque ?

SC – Ce n'est pas exact. J'ai toujours voulu enregistrer de la musique, mais aucune maison de disque ne voulait de moi. C'est pourquoi je me suis tournée vers la pub pour gagner ma vie. Pendant la semaine, je travaillais à mes contrats publicitaires, et je profitais du week-end pour faire ma propre musique. J'ai commencé la production de mon premier album en 1979 et je l'ai achevé en 1981. C'est devenu Seven Waves [1982, Finnadar Records]. J'ai ensuite auto-produit mon second disque, The Velocity of Love [1986]. Après ça, j'ai signé chez Private Music [la compagnie fondée par Peter Baumann] pour cinq albums, dont je ne possède plus les droits, parce que Private a été racheté par Sony.

Suzanne Ciani - albums / source : discogs.com
Suzanne Ciani : Seven Waves (Finnadar Records, 1982) – The Velocity of Love (1986) – Pianissimo (Private Music, 1990)

C'est justement à cette époque qu'on a commencé à parler de vous comme d'une artiste New Age. Que pensez-vous d'une telle étiquette ?

SC – Cette étiquette est venue un peu plus tard. J'avais déjà publié mes deux premiers albums quand le New Age est devenu une catégorie. C'était une bonne idée marketing, car personne ne savait exactement où ranger mes disques dans les rayonnages du magasin. A cette époque, tout se passait dans les magasins de disques, il n'y avait rien en ligne, pas moyen de chercher dans un moteur de recherche. D'où ce terme commode de New Age.

C'est donc une catégorie purement utilitaire, elle ne reflète aucune théorie, aucun concept sur la musique.

SC – Utile, et rien d'autre.

Suzanne Ciani @ Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Quand on écoute vos expériences sur le Buchla, comme hier soir, et vos albums comme Velocity of Love ou Pianissimo, on ne peut qu'être frappé par le gouffre qui sépare ces deux univers. Pourquoi ?

SC – Hahaha. Il y a plusieurs raisons. J'ai joué sur le Buchla pendant presque dix ans à mes débuts. Je me sentais parfois très seule, parce que personne ne comprenait cette musique. Surtout pas les maisons de disques. Quand je jouais sur scène, les gens se demandaient d'où venait le son. Et quand je répondais : « de la machine », on me rétorquait : « non, non, c'est impossible ». A la limite, on me demandait où était la bande magnétique, parce que c'était quelque chose de connu à l'époque.

Où alors : « où est le clavier ? »

SC – Aussi. Alors j'ai compris que je devais éduquer mon public. J'étais très patiente. Quand je faisais un concert, j'expliquais chaque étape : « Voici un Buchla, c'est un système modulaire, qui fonctionne comme ceci, comme cela ». Mais c'était très difficile. Un jour j'ai fait un concert à New York, au Lincoln Center. J'ai expliqué au staff technique que j'avais besoin de quatre haut-parleurs, parce que le Buchla est un instrument quadriphonique. Et la réponse fut : « On ne sait pas faire ça. On n'est pas équipés ». Or je ne peux pas jouer sans la quadriphonie.

Suzanne Ciani live @ Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Pourquoi ? Que se passerait-il en simple stéréo ?

SC – Ce ne serait pas la même chose. Don Buchla a voulu la quadriphonie. C'était son idée depuis l'origine. Je ne suis plus très sûre que le Buchla 100 avait la quadriphonie, mais j'ai beaucoup pratiqué le 200, et je peux vous assurer qu'il était quadriphonique depuis le début. Son grand intérêt était la maîtrise de l'espace. Il avait une réverbération contrôlée par la tension électrique, qui permettait de rapprocher ou d'éloigner le son à volonté. La conscience du mouvement spatial, comme élément constitutif de la musique elle-même, telle était l'idée de Don. Le plus fou, c'est que même si la quadriphonie a finalement attiré l'attention du commerce, personne n'a vraiment su quoi en faire ni comment l'exploiter. Donc ça a échoué.

Suzanne Ciani - Buchla Concerts 1975 / source : discogs.com
S. Ciani – Buchla Concerts 1975 (Finders Keepers, 2016)
L'album sorti par le label Finders Keepers l'année dernière, Buchla Concerts 1975, est une réduction stéréo, j'imagine.

SC – Oui… En fait non, même pas. En réalité, la prise de son a été faite avec deux micros placés dans la pièce. Le son ne vient pas directement de l'instrument. On peut même entendre le bruit des câbles quand je les branche, et même les camions qui passent dans les environs.

Allez-vous un jour combiner les deux univers ? Les envolées romantiques du piano solo et les expérimentations électroniques ?

SC – J'ai fait ça sur mon premier disque. C'est devenu ma formule, cette combinaison de mon arrière-fond classique et de l'électronique. Je suis diplômée en composition musicale de l'université de Berkeley. J'aime la mélodie, j'aime l'émotion, la romance. Cela vient sans doute de mes racines classiques, de ma sensibilité italienne. Après ce disque, j'ai fait tout un cheminement jusqu'à la pure musique acoustique, avec piano et orchestre. Puis j'ai fait tout un chemin jusqu'à l'acoustique total. En 1994, j'ai enregistré au piano un live à Moscou en compagnie du Young Russia Orchestra [il s'agit de l'album Dream Suite, le premier publié par Suzanne Ciani sur son propre label, Seventh Wave, après l'ère Private Music].

Je vois une connexion avec un autre grand pionnier de la musique électronique, Hans-Joachim Roedelius. Lui aussi a connu ce cheminement de la musique purement électronique au piano.

SC – Ah oui, oui. Et lui aussi revient maintenant à l'électronique ? C'est formidable de s'y remettre précisément aujourd'hui. Je n'ai plus besoin d'expliquer quoi que ce soit. Les jeunes savent déjà de quoi il retourne.

Suzanne Ciani live @ Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Suzanne Ciani live @ Terraforma Festival 2017

Justement, vous attendiez-vous a un public si jeune ?

SC – Non, pas du tout. Enfin, maintenant oui, puisque ça fait deux ans que je parcours à nouveau le monde avec mon Buchla.

Vous êtes célébrée comme une pionnière, mais pensez vous que la musique doive forcément être nouvelle ou révolutionnaire pour être bonne ?

SC – Que veux dire « nouveau » ? Nous sommes faits de deux réceptacles. Le premier, c'est ce que nous sommes et ce que nous voulons exprimer. Le deuxième c'est le réceptacle culturel : ce qui nous entoure et nous influence, même inconsciemment. C'est l'ambiance, c'est l'air qu'on respire. Ces deux choses, en se combinant, produisent toujours quelque chose de nouveau, car l'ambiance dans laquelle nous vivons évolue. Par exemple, l'ambiance de Terraforma, ici, me rappelle un peu celle des sixties : des jeunes aux cheveux longs et aux pieds nus, qui se droguent. Le retour à la nature, le côté relax. C'est ce que nous faisions dans les années 60. Mais la musique était très différente : The Jefferson Airplane, Bob Dylan, The Lovin' Spoonful. Nous avions de la très bonne musique, mais qui tirait sa source de la tradition folk. C'était notre musique. Celle que j'entends aujourd'hui est… numérique.

Suzanne Ciani @ Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Je me demande dans quelle mesure la musique électronique, et même la musique amplifiée en général, n'est pas en contradiction avec l'idée de retour à la nature.

SC – Vous croyez ? Ecoutez, on entend les grillons, ils accompagnent la musique. On dirait qu'ils sont électroniques, eux aussi !

Je n'ai pas vu le film qui vous est consacré, A Life in Waves.

SC – Oui, c'est tout récent. Ça sort en ce moment.

Mais j'ai lu sur IMDb l'avis d'un internaute qui, commentant un passage du film où vous recevez un prix dédié aux femmes [le Lifetime Achievement Award by the Women in Audio Section of the Audio and Engineering Society, en 1997], dit ceci : « C'est une manière de la déprécier. [Suzanne Ciani] est une pionnière, un point c'est tout. Pas seulement parmi les femmes, mais parmi n'importe quel groupe de musiciens électroniques ».

SC – C'est vrai. Nous sommes souvent perçues ainsi. Quoi que nous fassions, c'est le women first qui vient spontanément à l'esprit. En réalité, il y a eu de très nombreuses femmes impliquées dans la musique électronique. Le problème, c'est qu'elles n'avaient pas de visibilité. Tous les magazines de musique électronique étaient dirigés par des hommes, jusqu'à aujourd'hui. Et ils ne voient tout simplement pas les femmes. Or les femmes ont besoin de visibilité. Elles ont besoin de voir d'autres femmes, de comprendre qu'elles ne sont pas seules. Je suis heureuse de donner un peu de confiance à des femmes plus jeunes. Souvent, elles viennent me voir après les concerts ou lors de mes workshops. Elles ont besoin de modèles auxquels s'identifier, de voir qu'une telle chose est possible.

Suzanne Ciani live @ Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Une autre citation, cette fois de Johannes Schmoelling, membre de Tangerine Dream au début des années 80, donc après l'ère Peter Baumann. Les années 70 ont été pour Tangerine Dream des années d'improvisation. L'arrivée de Schmoelling, qui était pianiste, a coïncidé avec le début de la composition. Selon lui, l'improvisation était liée, je cite, « au fonctionnement intrinsèque des machines ». En effet, un séquenceur va faire des séquences, et rien d'autre.

SC – Composition et improvisation, c'est la même chose. J'ai appris la composition, je me considère d'abord comme une compositrice. Mas il y a différentes manières de composer. Avec le Buchla, on fait les deux. On s'occupe d'abord de l'architecture. Je viens sur scène avec ce que j'appelle du « matériel brut ». Je dispose de 4 séquenceurs de 16 pas chacun, conçus pour se combiner. Avec les vieux séquenceurs du Buchla 200, j'avais plus de contrôle. Je pouvais programmer les notes à l'endroit, à l'envers, dans un ordre aléatoire. Pour moi, le module le plus important aujourd'hui est le Multiple Arbitrary Function Generator (MArF), celui qu'on appelle le modèle 248. Le Buchla 200 en disposait, mais pas le Buchla 200e, qui en a une version simplifiée, le Dual Arbitrary Function Generator (DArF), moins puissant. Heureusement, un type en Russie a pu me mettre au point un clone du MArF. Je ne peux pas jouer sans ça. On introduit les 4 séquences dans le MArF, et alors ça devient une sorte de séquenceur à trois dimensions. On  accède aux quatre séquences dans n'importe quel ordre.

Un Buchla 200e / photo : Michael Tiemann
Un Buchla 200e (photo : Michael Tiemann)

C'est une manière de raisonner très horizontale, comme le contrepoint. En harmonie, quand on joue sur un clavier, on joue un accord, puis un autre. La musique ancienne, du XVe au XVIIe siècle, n'était pas fondée sur l'harmonie mais sur le contrepoint. Puis la musique a progressé pour devenir plus harmonique. On commence sur la tonique, on enchaîne sur la dominante et on revient à la tonique. L'harmonie a été notre manière de penser la composition depuis lors. Ce que j'aime, avec le Buchla, c'est qu'il revient au contrepoint.

Mais une fois que les séquenceurs sont programmés, vous avez cette possibilité, en live, de perdre le contrôle, de laisser la machine jouer elle-même.

SC – Je n'appellerais pas ça « perdre le contrôle ». La machine et vous, vous êtes partenaires. Votre travail est de savoir exactement, à tout moment, ce que le déclenchement de n'importe quel bouton va produire. Il y a beaucoup d'interaction. C'est pourquoi, la nuit dernière, j'ai joué dos au public. Je veux qu'il voie le Buchla, qu'il voie ce qui se passe vraiment. Aujourd'hui, chez beaucoup d'artistes, on ne sait rien du tout.

Suzanne Ciani @ Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Ça a été mon sentiment en 2013 quand je suis allé voir Kraftwerk à Düsseldorf. On ne savait pas s'ils jouaient où s'ils vérifiaient leurs e-mails.

SC – C'est tellement vrai.

Dans un sens, contrairement à des artistes comme Kraftwerk ou Edgar Froese, qui n'ont jamais voulu montrer au public ce qu'ils faisaient sur scène, vous n'êtes pas seulement musicienne, vous êtes aussi une sorte de prof.

SC – Oui, exactement ! D'ailleurs, je vais faire un workshop dans un instant, ce sera une interview avec Hanna Bächer, de la Red Bull Music Academy. J'ai travaillé avec eux l'année dernière à Montréal, et aussi à Barcelone, à Sonar, cette année.

C'était il y a une dizaine de jours. Ça fait un long séjour en Europe.

SC – Après Sonar, j'ai passé cinq jours sur la Costa Brava, à nager, à naviguer, à faire de la bicyclette.

Par ailleurs, vous revenez souvent en Italie. D'où exactement êtes-vous originaire ?

SC – De Mirabella Eclano, en Campanie. Et je m'y rends dès demain !

Suzanne Ciani @ Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Quels sont vos projets ?

SC – J'ai encore un concert à Londres, puis je vais arrêter de tourner. Ensuite, je vais rester en studio jusqu'au mois de novembre. Mon but est de publier quelques-uns de mes concerts quadriphoniques. Je pense en sortir deux. Je n'ai qu'à parcourir les bandes et choisir. Celui d'hier soir n'a pas été enregistré. En outre, j'ai aussi en projet un album studio que j'ai écrit il y a cinq ans à Venise, en Italie, mais que je n'ai jamais enregistré.

Dernière question : j'aime beaucoup votre voix. Vous n'avez jamais chanté ?

SC – Je ne peux pas ! Je peux parler, mais je ne peux pas chanter, non.

Suzanne Ciani / DR / source : sevwave.com
Suzanne Ciani (DR. source : sevwave.com)