vendredi 25 août 2017

Eloy – The Vision, The Sword and the Pyre (Part I)


Aujourd'hui 25 août, Eloy a publié son nouvel album, The Vision, the Sword and the Pyre (Part I), première partie d'un diptyque consacré à Jeanne d'Arc. Un projet annoncé depuis des années par Frank Bornemann, chanteur, guitariste et leader de la formation. Quel musicien ne prétend–il pas n'avoir jamais enregistré de meilleur album que le dernier ? Frank Bornemann ne s'est pas contenté de le prétendre : il l'a fait. Sans exagération, The Vision, The Sword and the Pyre est l'apothéose de la carrière d'Eloy. On peut regretter qu'aucune tournée ne soit prévue en raison des activités trop prenantes des autres membres du groupe. Mais Frank envisage toujours une adaptation sur scène en France, sous la forme d'un opéra rock ambitieux.


Strasbourg, le 25 août 2017

Eloy - The Vision, The Sword and the Pyre (Part I) (Artist Station, 2017)
Eloy – The Vision, The Sword and the Pyre (Part I) (Artist Station, 2017)
Quand j'ai su que Frank Bornemann se lançait dans un projet grandiose d'opéra rock consacré à Jeanne d'Arc, j'ai tout de suite été très enthousiaste et très inquiet. Jeanne d'Arc est la passion de Frank depuis un quart de siècle, et il n'a jamais cessé de méditer son projet depuis lors. Autrement dit, c'est le rêve de sa vie. Dans ces conditions, l'album qui devait émerger de tout cela ne pouvait être qu'un chef d'oeuvre ou ne jamais voir le jour. On sent bien qu'un disque simplement « bon » n'aurait pas été suffisant. Mais après des monuments comme Dawn, Ocean, Silent Cries and Mighty Echoes, Planets ou Time to Turn, comment faire encore mieux ? Or quel musicien peut se vanter de sortir son meilleur album au bout du 18e essai, après 50 ans de carrière ? Le temps des grands succès ne s'éloigne-t-il pas inexorablement ? L'inspiration ne s'émousse-t-elle pas avec les années ? Les artistes ne sont-ils pas enclins à se reposer sur leurs lauriers ?

J'ai entre les mains le nouveau Eloy, le 18e, donc : The Vision, the Sword and The Pyre (Part I). La première écoute, il y a quelques jours, m'avait déjà fait bonne impression. Je retrouvais le son éternel d'Eloy, ce dialogue de la guitare et des claviers, ces atmosphères planantes et ces riffs majestueux sans lesquels Eloy ne serait plus Eloy. Mais il m'a fallu quelques écoutes supplémentaires pour me rendre compte de l'évidence : The Vision, the Sword and The Pyre est une merveille. Non seulement Eloy est de retour, mais il va plus loin que jamais. Visionary, en 2009, était un bon album, mais il donnait surtout envie de réécouter Ocean. The Vision, the Sword and The Pyre ne résonne plus comme l'écho d'un glorieux passé, mais comme son couronnement. Comme si Ocean et Planets n'avaient fait qu'annoncer ce dernier opus. Un indice m'en a convaincu. Sitôt les dernières mesures passées, j'ai voulu réécouter le disque tout entier depuis le début, encore et encore. Une expérience de plus en plus rare.

En 1992, sur Destination, et en 1994, sur The Tides Return Forever, Frank Bornemann avait déjà consacré deux titres à son héroïne, respectivement Jeanne d'Arc et Company of Angels. Et il avait promis de les intégrer d'une manière ou d'une autre à son grand œuvre. Finalement, l'auditeur ne reconnaîtra que le refrain de Company of Angels sur le titre The Sword, avec ses chœurs olympiens, et les couplets de Jeanne d'Arc sur Early Signs, inscrits avec subtilité dans un environnement totalement repensé. Le nouvel album n'est pas seulement une œuvre du cœur, elle révèle aussi une grande intelligence d'exécution.

Frank Bornemann / photo : Kate Cymmer / source : Artist Station
Frank Bornemann (photo : Kate Cymmer)
Frank, sous son double béret de chanteur et de guitariste, a véritablement tout donné. En témoigne son superbe solo de guitare sur Vaucouleurs, l'un de ses meilleurs depuis Bells of Notre-Dame ou Poseidon's Creation, tandis que, sur Les Tourelles, il chante l'une de ses plus belles mélodies. C'est également lui qui a composé la plus grosse part des synthés, toujours secondé dans cette tâche par les incontournables Hannes Folberth et Michael Gerlach, malgré leurs disponibilités limitées. C'est dans ce domaine qu'on retrouve le plus le son classique d'Eloy, mais aussi, paradoxalement, qu'on s'en éloigne le plus. J'en veux pour preuve le titre The Prophecy, à l'introduction si inhabituelle, tandis que la conclusion renoue avec les bons vieux solos de clavier à la Planets. Sur Les Tourelles, on peut même entendre un orgue Hammond, comme un clin d'œil à Power and the Passion.

Frank Bornemann a porté aux voix un soin particulier. N'oublions pas qu'il s'agira plus tard d'un spectacle sur scène, avec des acteurs. A cet égard, il a réalisé avec brio un équilibre difficile entre les chansons et les passages parlés, savamment saupoudrés tout au long de l'album. Chœurs floydiens (Les Tourelles) solistes habitées (notamment Isgaard sur The Prophecy) et même un émouvant chœur d'enfants contribuent au frisson.

La statue de Jeanne d'Arc à Strasbourg / photo S. Mazars
La statue de Jeanne d'Arc à Strasbourg
Tout au long de l'album, Frank a pu compter sur les solides lignes de basse du génial et tranquille Klaus-Peter Matziol, sur l'agréable touche médiévale apportée par les flûtes de Volker Kuinke (Early Signs, Chinon) et sur les percussions de Kristof Hinz, un jeune batteur capable d'exécuter les tempos et les breaks les plus complexes. Trois, quatre, cinq temps : la grande réussite de l'album est en effet sa capacité à varier les signatures rythmiques, bref à s'affranchir des limites du rock binaire. A ce titre, The Vision, the Sword and The Pyre est un canon du rock progressif. Mais il nous faut rejeter cette étiquette. Bornemann n'est pas un musicien de rock progressif. C'est un musicien. Il n'est entravé par aucun formatage. Ce n'est pas le rock progressif qui est spécialement progressif, c'est le rock mainstream qui est binaire.

Eloy a placé la barre très haut avec cet album éblouissant, inspiré de bout en bout, et pratiquement dépourvu de faiblesses. Sans même anticiper sur la seconde partie, dont Frank a déjà composé quelques esquisses, on ne peut qu'espérer que son idée de spectacle en France se concrétise. Les qualités cinématiques de l'album, son expressivité, son intensité dramatique : tout y invite. Pourquoi pas sur le parvis de la cathédrale d'Orléans ?


dimanche 2 juillet 2017

Suzanne Ciani live @ Terraforma Festival 2017


Depuis 2014, la villa Arconati, palais rural du XVIIe siècle entouré de jardins à l’italienne, accueille chaque année un festival de musique « expérimental et durable », le Terraforma Festival. La 4e édition recevait une foule d’artistes qui m’étaient inconnus, mais aussi Arpanet, Donato Dozzy, Laraaji, Andrew Weatherall et Suzanne Ciani. Au programme, de la musique, bien sûr, du matin jusque tard dans la nuit, des ateliers, des conférences, de la nourriture bio et de l’herbe, le tout sur un site très spécial, dont l’équipe de Terraforma contribue à la restauration. Programmée au milieu d'un labyrinthe végétal en construction, Suzanne Ciani a joué sur son célèbre Buchla. Sa tournée européenne qui est également passée par Sonar, à Barcelone, s'achèvera à Londres.

 

Suzanne Ciani @ Terraforma Festival / photo S. Mazars
Suzanne Ciani live @ Terraforma Festival

Villa Arconati, près de Milan, le 24 juin 2017

Villa Arconati, Bollate / photo S. Mazars
La villa Arconati
La villa Arconati offre, malgré ses murs décrépits et ses mauvaises herbes, le visage d’une grandeur passée, mais peut-être aussi à venir. Le site, en constante rénovation, est encore un vaste chantier. Le festival Terraforma n’investit pas la villa elle-même mais ses dépendances, où se côtoient un charmant jardin à l’italienne et un petit bois aux multiples recoins. Alain Resnais aurait pu tourner ici son film L’Année dernière à Marienbad. Les allées de graviers, les arbres savamment ciselés, les parterres de fleurs aux figures géométriques, les énigmatiques statues néoclassiques surgissant au détour d’un bosquet, tout cela aurait également ravi l’auteur du Jardin aux sentiers qui bifurquent, l’Argentin Jorge Luis Borges, connu pour sa culture classique et son obsession des labyrinthes.

Terraforma Festival / photo S. Mazars
De labyrinthe, il y en a un. Il est encore rudimentaire : seulement deux rangées de haies basses aisément déchiffrables. Mais il est aussi en cours de restauration. L’équipe du festival ne se contente pas d’établir ses quartiers une fois l’an à la villa. Elle participe activement à sa réhabilitation, du moins, à celle des espaces verts. En 2018 devrait s’achever le projet de restauration du labyrinthe qui, croit-on, existait là au XVIIIe siècle, et qu’on ne connaît plus que d’après les gravures de Marc'Antonio Dal Re.
Laraaji @ Terraforma Festival / photo S. Mazars
Laraaji

C’est justement dans le labyrinthe que le concert de Suzanne Ciani était programmé le samedi soir. L’après-midi même, la violoncelliste canadienne Julia Kent occupait la scène principale tandis que l’Américain Laraaji se produisait un peu avant sur une scène annexe, le « Sound System », toujours accompagné de sa cithare et de son mbira, deux instruments qui ont fait sa réputation. L’ambiance n’a pas changé depuis Day of Radiance, son album fondateur, sorti en 1980 et produit par Brian Eno. Féru de culture orientale, Laraaji animait aussi à Terraforma l’un de ses Laughter Meditation Workshops qui, paraît-il, sont célébrés dans le monde entier. En un mot, il s’agissait d’une sorte de yoga pour zygomatiques.

Suzanne Ciani @ Terraforma Festival / photo S. Mazars
Suzanne Ciani lors du workshop

Suzanne Ciani, elle, présentait un instrument à la fois mythique et de moins en moins pratiqué : le Buchla, synthétiseur sans clavier inventé par son ami Donald Buchla dans les années 60. C’est en 2014 seulement que Suzanne Ciani a repris pied dans l’univers de la musique électronique. On a peine à croire qu’avant cette date, chaque concert de cette pionnière était une suite de pièces romantiques au piano. Suzanne, musicienne classique reconnue et diplômée, éprise de mélodie, est bien la même Suzanne qui a fait carrière dans la pub avec ses expérimentations électroniques et qui, ce soir, s’amuse comme au premier jour avec son Buchla, ses improvisations et ses bruitages la limite de l’atonalité.

Suzanne Ciani @ Terraforma Festival / photo S. Mazars
Suzanne Ciani et son Buchla 200e
Même si elle tourne le dos au public, Suzanne Ciani sait lui transmettre son enthousiasme. Le labyrinthe est rempli d’un auditoire jeune et attentif à ses moindres mouvements. Avec le Buchla, on n’entend pas seulement la musique, on la voit en train de se faire. C’est aussi le souhait de la musicienne, qui sait se faire pédagogue. Le lendemain, un workshop organisé sous le patronage de la Red Bull Music Academy lui permettra de mieux expliquer sa démarche.

Le concert n’a duré que 45 minutes, interrompu par une gigantesque panne de courant. De l’aveu même de Suzanne : une première dans sa carrière. J’ignore ce qui a provoqué la panne. Mais n’est-ce pas la magie de l’improvisation que tout peut arriver ? Ce soir-là, cette logique est allée à son terme.


A propos du festival Terraforma : l'écologie et nous


De retour du Terraforma Festival, une manifestation que j’ai découverte cette année spécialement pour voir et interviewer Suzanne Ciani, j’ai été ébloui par le cadre choisi : les jardins d'un palais rural du XVIIe siècle, la villa Arconati de Bollate, au nord de Milan. J’ai aussi été séduit et intrigué par le concept du festival, « expérimental et durable ». Les festivaliers, en revanche, m’ont procuré un pénible choc esthétique. Ces hipsters moustachus et ces filles si débraillées qu’on aurait pu les croire vêtues de frusques biodégradables juraient avec le cadre, tout simplement. Dans le texte qui suit, j’ai essayé de rationnaliser ce sentiment. Tout vient d’une contradiction. Entre nos préoccupations écologiques et la démultiplication exponentielle de nos désirs, il va falloir choisir.

 

Terraforma Festival 2017 Villa Arconati / photo S. Mazars
Les jardins à l'italienne de la villa Arconati

Villa Arconati, près de Milan, 23-25 juin 2017

Terraforma Festival 2017 Villa Arconati / photo S. Mazars
Expérimental et durable, tel se veut le festival Terraforma, qui donc fait tout pour diminuer son « impact » sur la nature en proposant par exemple de la nourriture bio – il est vrai que des bananes fraîches et des avocats, c’est très inhabituel, surtout pour moi qui ai l’habitude des festivals allemands, de leurs saucisses et de leur bière – ; mais aussi en ayant recours à l’énergie solaire et aux matériaux renouvelables. Le tout dans des infrastructures tout en bois qui respectent les lieux, conçues en partenariat avec un cabinet d’architecture : ainsi de la grande scène, des décors qui agrémentent les allées, jusqu’aux bacs à tri sélectif.

Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Mais il y a un problème : le public. Il n’est pas sûr que celui-ci vienne chercher ce que les organisateurs espèrent lui offrir. J’ai croisé essentiellement des Italiens, mais aussi des Français, des Allemands, des Néerlandais, des Britanniques. J’ai discuté surtout avec les Allemands et les anglophones. Tous voyaient dans ce festival une opportunité de fuite loin de la civilisation, de retour à la nature. Or il me semble que ce n’est pas tout à fait ce que les organisateurs voulaient exprimer. Ils occupent, après tout, les jardins d’un superbe palais, fleuron de la civilisation du XVIIe siècle italien. Certes, j’ai vu des fruits frais, mais aussi les kebabs qu’on trouve à n’importe quel coin de rue d’une grande ville. Certes, j’ai vu des jeunes gens couchés dans l’herbe, mais accrochés à leurs smartphones. Quant au camping, il offrait toutes les commodités. Comme si ces gens avaient emporté avec eux tout ce qu’ils croyaient vouloir fuir. Comme s’ils avaient voulu mettre en pratique, le plus sérieusement du monde, la boutade d’Alphonse Allais : « On devrait construire les villes à la campagne, car l’air y est plus pur ».

Suzanne Ciani @ Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Suzanne Ciani @ Terraforma Festival 2017

Terraforma Festival 2017 Villa Arconati / photo S. Mazars
Suzanne Ciani a cru reconnaître en eux les hippies de sa jeunesse. Les mêmes pieds nus, les mêmes cheveux longs, les mêmes drogues. Peut-être n’est-ce qu’une illusion. J’ai surtout vu des punks déguisés en hippies. Les hippies ne fuyaient pas la civilisation, car élever des chèvres et cultiver un potager, c’est déjà le début de la civilisation. Ils fuyaient la société de consommation. Il importe à ce stade de dissiper un malentendu. Depuis les Lumières, nous avons tendance à confondre civilisations et Civilisation : les civilisations, au pluriel, sont des précipités de traits moraux, culturels et politiques ; la Civilisation, au singulier, c’est le progrès en opposition à la barbarie, c’est la société équipée, celle qui bénéficie de toutes les innovations techniques du moment. Il s’agit d’une conception évolutionniste, darwinienne, qui appelle à l’élimination des sociétés moins avancées – ce qui s’est produit lors de la colonisation.

Julia Kent @ Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Julia Kent @ Terraforma Festival 2017
Le succès de la société de consommation n’est pas seulement lié à sa promesse d’assouvir tous nos désirs. C’est qu’elle les présente comme des droits. Et comme des choix. Il devient ainsi très difficile de la remettre en cause sans passer pour un réactionnaire. Les hippies l’ont fait en s’imposant à eux mêmes un mode de vie loin de ses sirènes. Les gens que j’ai vus à Terraforma, en revanche, sont hyperconnectés, et pas pressés de ne plus l’être. Lorqu’ils mangent du quinoa, ils le font savoir sur Instagram. Ils n’ont pas l’intention de changer leur mode de vie, mais le vôtre. Pourquoi en changeraient-ils puisqu’ils ont déjà fait leur part ? « Je suis allé à un festival écoresponsable, j’ai agi, je me suis engagé, ce serait tellement bien si tout le monde faisait pareil, mais bon, il ne faut pas trop y compter ». Voilà la petite musique que j’ai entendue (la deuxième partie de la phrase, explicitement). Ce n’est pas une prise de conscience, c’est une manière de se donner bonne conscience. Contrairement à l’esprit hippie, qui se remet lui-même en cause, l’esprit punk accuse toujours les autres : « C’est la faute de la société ». On interprète généralement la vieille rengaine « Si tout le monde voulait se donner la main » (le Imagine de John Lennon) comme un chant d’espérance. Au contraire, c’est un réquisitoire, c’’est une réduction du monde à deux camps : le bien et le mal, ceux qui « jouent le jeu » et les autres. Si tout va de travers, il y a toujours un coupable à pointer du doigt, mais ce n’est pas moi. Moi, j’ai chanté la chanson.

Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Ecoutez les conversations : le capitalisme est unanimement désigné comme l’ennemi. Or le capitalisme, en tant qu’instrument du Progrès, est lié à la notion de Civilisation, au sens où l’entendait Condorcet. Le rejet du capitalisme devrait donc entraîner en toute logique celui du Progrès et de la Civilisation. Or ce n’est pas ce qui se produit. Comme l’Occident a été le catalyseur du progrès, ce n’est pas la Civilisation, mais une civilisation parmi d’autres, la civilisation occidentale, qui suscite l’aversion et les coups des anticapitalistes. Or la civilisation occidentale, sa morale, sa culture, furent les premières victimes du capitalisme, avant que celui-ci ne s’attaque à toutes les autres cultures. Nous comprenons ce dernier point. Nous comprenons qu’il est urgent de sauver le mode de vie des Indiens d’Amazonie contre le capitalisme, symbolisé par les bulldozers, mais nous sommes incapables de comprendre que la culture occidentale a été, et est toujours, victime du même assaut. Au contraire, la confondant avec son bourreau, nous nous en prenons à celle-là plutôt qu’à celui-ci. Nous préférons les boutiques Apple aux vieux livres poussiéreux, la monoculture du soja à la corrida. Si bien que ces festivaliers sont d’assez inoffensifs pourfendeurs du capitalisme. Il ne viendrait pas à l’idée d’un hipster de ne pas se réclamer du Progrès. Le Progrès n’est-il pas le contraire de la Réaction ?

Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Logiquement, ce rejet, non de la Civilisation, mais de la civilisation, ne se cristallise nullement dans un retour à la nature, mais dans un retour au nomadisme, symbolisé lors du festival par les tentes des campeurs et surtout les tipis. L’émergence des civilisations fut liée à la sédentarisation. Littéralement, la sédentarité, c’est « être assis », c’est se poser. Le sédentaire trouve donc le temps de faire autre chose que les tâches qui permettent simplement d’assurer sa survie. D’où le développement des arts. Le nomade, lui, épuise les ressources d’un pays avant de passer à un autre. Dans cette perspective, le nom même du festival, Terraforma, prend une signification inquiétante. La terraformation consiste à rendre une planète compatible avec la vie humaine. Il s’agirait donc de migrer sur une autre planète une fois la Terre rendue inhabitable. Je ne pense pas que les organisateurs aient eu cela en tête. Je les crois habités par un souci écologique sincère, qui consisterait à terraformer la Terre elle-même, c'est-à-dire à faire en sorte qu’elle demeure toujours habitable.

Terraforma Festival 2017 Villa Arconati / photo S. Mazars

Suzanne Ciani @ Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Il nous semble cohérent de nous tourner vers le nomadisme en guise de protestation contre le capitalisme. Ce dernier ne fait-il pas de nous autres, consommateurs, ce qu’on appelle des hyper-sédentaires ? Oui, mais le mot sédentaire est ici employé au sens propre, alors qu’il est une métaphore dans l’opposition sédentaire/nomade. Le consumérisme n’est pas un sédentarisme. Au contraire, le capitalisme nous pousse à bouger. Dans l’histoire, il a marqué un retour au nomadisme. Sans même évoquer l’exode rural, la concentration urbaine et l’explosion des migrations internationales dont il est directement responsable, il a fait du bougisme une valeur en soi. Nous déménageons constamment, nous voyageons partout, bien plus qu’à n’importe quelle autre époque. Si, dans le même temps, nous sommes obèses, c’est parce que nous n’avons pas d’activité physique. Ce qui n’est pas la même chose. Nos ancêtres, qui habitaient le même village sur des générations, étaient sédentaires au sens métaphorique du terme. Mais s’ils ne bougeaient pas, ils se bougeaient : leurs activités étaient principalement physiques. Ils étaient donc le contraire de nos hyper-sédentaires d’aujourd’hui, qui sont en réalité les nouveaux nomades. Le capitalisme est un mouvement incessant. Partout où il triomphe, il met un terme à toute idée de stabilité. Par conséquent, en affichant des valeurs « nomades », nous ne combattons nullement contre lui, nous nous contentons de brandir l’un de ses préjugés.

Terraforma Festival 2017 Villa Arconati / photo S. Mazars
Nous n’avons pas besoin d’un retour à la nature pour enrayer la crise écologique. Le respect de la nature devrait suffire. C’est l’objectif que promeut le festival. Mais même cela est hors de portée de cette génération. Pour respecter la nature, il faudrait d’abord que nous acceptions de respecter ce qui est donné. Or nous récusons le donné au nom de nos choix. Le respect est un  concept important en philosophie, notamment chez Kant. Il implique une mise à distance, il accuse une limite : tout n’est pas possible. Respecter la nature reviendrait à accepter de limiter notre pouvoir sur elle (c'est-à-dire revenir sur toute la philosophie moderne depuis Descartes). Or cette génération ne se sens pas concernée. Elle pense que ce sont les autres qui abusent de ce pouvoir (les puissants, les multinationales, les riches, les automobilistes, les occidentaux, les juifs), sans comprendre que son niveau de vie, son confort, son équipement, ne sont pas tombés du ciel. L’exploitation massive de la planète est bien le fait des multinationales. Mais elles ne sont que les pilotes d’une machine que nous avons voulue : la machine à bonheur. Celle qui assouvit tous nos désirs, compris comme des choix. Si nous plaçons nos choix au dessus du donné, alors nous aurons toujours besoin d’exploiter la planète, toujours besoin des exploiteurs. L’eau potable pour tous, les médicaments pour tous, le soja pour tous, Internet pour tous et même la musique électronique pour tous sont à ce prix.

Terraforma Festival 2017 Villa Arconati / photo S. Mazars
C’est le grand paradoxe de toute cette affaire. Peut-on efficacement protester contre la pollution en programmant de la musique électronique ? Ou toute autre forme de musique amplifiée ? Car les arbres de la villa Arconati cachaient une autre forêt, qu’on pouvait apercevoir en balayant un peu sous la litière : une forêt de câbles électriques. Le DJ L.U.C.A., qui se produisait le samedi après-midi, avait inséré des chants d’oiseaux dans son set. Comme si numériser des cris d’animaux ou créer des modèles en 3D d’espèces en danger pouvait contribuer de quelque manière que ce soit à leur protection. La Fête de la musique à Strasbourg le 21 juin dernier avait été interrompue par une panne de courant. Le concert de Suzanne Ciani s’est achevé dans les mêmes circonstances. C’est peut-être un signe. Le signe qu’une critique du capitalisme, pour être efficace, pour être seulement crédible, ne peut pas se passer d’une remise en cause de notre philosophie des choix. Tant que nous voudrons forcer la nature à se conformer à nos choix, nous serons nous-mêmes forcés de déployer un arsenal technologique toujours plus invasif. Autrement dit, tant que nous n’accepterons pas la nature comme un don à respecter, nous lui ferons violence.



samedi 17 juin 2017

Carpe diem oder die Gegenwart als Geschenk


Geschenk des Augenblicks – Gift of the Moment. Das ist der Titel, den Hans-Joachim Roedelius für eine seiner Platten der 80er Jahren gewählt hat. Als er mir sagte, dass er das als Thema seines nächsten Festivals More Ohr Less wählen möchte, haben wir uns gefragt, wie dieser Ausdruck ins Französische übersetzt werden könnte. Es kam uns nichts besseres in den Sinn als „cadeau du moment“. „Cadeau du moment présent“ oder, amüsanter, „présent du présent“ („Geschenk der Gegenwart“), alle diese Ausdrücke passen, aber nur in dann, wenn man versteht, dass man keineswegs auf der Suche eines „Geschenk des (heutigen) Tages“ ist, so wie man zum Beispiel ein „Menü des Tages“ finden kann. Nein, es handelt sich eher um diese Gegenwart selbst als Geschenk. Hier meine Gedanken zu diesem Thema, die Hans-Joachim Roedelius mir ermöglischt hat, mit den Teilnehmern des Festivals zu teilen.

 

Baden (Österreich) den 11. Juni 2017
Übersetzung : Alexandra Pignol

Hans-Joachim Roedelius – Geschenk des Augenblicks (1984) / source : www.discogs.com
Hans-Joachim Roedelius – Geschenk des Augenblicks (1984)
Der Ausdruck „Geschenk des Augenblick“ hat eine enge Beziehung mit einem anderen, lateinischen Ausdruck, den wir alle kennen, vom Dichter Horaz, und zwar Carpe diem. Carpe diem, quam minimum credula postero. „Pflücke den Tag, und glaube nicht an den Tag danach“. Heutzutage verstehen wir und übersetzen wir auch den Ausdruck ein bisschen anders : „Geniesse den Tag, ohne dich um Morgen zu kümmern“. Er wäre ein Manifest des Hedonismus, aber auch des Individualismus: kein Stress, keine Sorge, kein Leid, deshalb auch keine zu komplizierte Beziehungen. Was empfehlt eigentlich dieses Manifest? Das Leben ist kurzfristig. Nehmen Sie jede Chance wahr und erzielen Sie das Beste daraus. Verwirklichen Sie Ihre eigenen Wünsche, und nicht die Wünche der Anderen. Lassen Sie sich niemals von den eigenen Träumen ablenken, weder von den Anstands-regeln, noch von Ihrem Vater, oder von dem was die Leute denken werden. Ehrlich gesagt, das geht so in die Richtung: „Mach was du willst und sei nicht verantwortlich“.

Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius
Doch wenn wir gut aufpassen, merken wir sofort dass die Gurus der Komsumgesellschaft, die multinationalen Unternehmen gar nichts anders sagen: „Selbst sein“ (Yves Rocher), „Do it“ verordnet Nike, „Dein Parfum, deine Spielregeln“ sagt Hugo Boss. Die Vielfalt, die sie bieten ist ein guter Weg, Komfort und Bequemlichkeit zu erreichen. Klar. Dann wird aber das Wort „geniessen“ langsam als Synonym für „konsumieren“ verstanden. Ist das wirklich was Horaz im Sinne hatte?

Harald Blüchel & Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Harald Blüchel & Roedelius
Mehr als eine Einladung zum Geniessen, ist Carpe diem eine Einladung zur Weisheit, das zu schätzen, was man hier genau im jetzigen Augenblick, vor den Augen hat. „Der Weise ist derjenige der in der Gegenwart zu wohnen vermag“ und der sich nicht vorstellt, dass „alles besser sein wird, wenn er dies oder jenes verändert hat, Schuhe, Haarschnitt, Freunde, Mann, Frau, Haus“ (Luc Ferry). In diesem Sinn kann nicht das Carpe diem mehr entfremdet sein von unserer heutigen Konsumgesellschaft. Horaz schreibt nicht in einer individualistischen Perspektive, die damals nicht existierte. Man muss sich dann nicht wundern, dass der individualistische Standpunkt nicht in der Lage ist, die Phrase von Horaz anders als eine solcher zeitgenössischen Maximen für Coaching oder zur persönlichen Entwicklung zu verwerten. Der Konsum, der allem zugrunde liegt, ist natürlich verpflichtet, uns zu überzeugen, dass alles schlecht geht, und dass es morgen wieder besser gehen wird. Vorausgesetzt natürlich, dass man ihre Produkte kauft, dass man ihre Dienste nutzt. Das Ziel ist hier ganz nobel: es ist das Glück. Aber es liegt hier auf dem Postulat zugrunde, dass das Glück zuerst etwas ist, dass man produziert. Aber Horaz lädt uns nicht ein, zu produzieren, sondern zu pflücken. Es handelt sich darum, etwas zu schätzen, dass schon vorhanden ist.

More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Vollmond über Baden, More Ohr Less 2017

Man hat die Modernität erwarten müssen, damit diese individualistische Perspektive sich durchgesetzt hat, und mit ihr alle Versuche der Realisierung des Paradieses auf Erden. Der Individualismus begnügt sich nicht mit einfachen Freuden. Warum sollte ich mich damit begnügen, wenn mein Nachbar mehr besitzt als ich selbst?

MOL Brainstorming Orchestra @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
MOL Brainstorming Orchestra
Die individualistische Perspektive vergisst aber dass der Mensch, als lebendes Wesen, derjenige ist, der Verbindungen herstellt. Wir sind keine Individuen, wir sind Personen. Das Individuum ist allein, die Person ist mit anderen Personen verbunden. Die Modernität hat effektiv versucht, und das mit einem gewissen Erfolg, aus uns ein einfaches Rädchen von dem Mächanismus der Produktion zu machen. Das ist das Individuum: Ein kleines Rad mit einer einzigen Funktion, und somit ersetzbar. Als Personen haben wir keine Funktionen, sondern Rollen zu spielen, weil wir mit bestimmten Personen verbunden sind eher als mit anderen. Und daher sind wir unersetzbar. Das offensichtliche Beispiel: Eltern zu ihren eigenen Kinder. Die Person hat mehr Grösse als das Individuum.Sie ist es, und dazu das unsichtbare Netz der Verhältnisse, die sich um sie weben. Das Individuum ist nur eine sterbliche Hülle.

Ecki Stieg, Carl Michael von Hausswolff @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Ecki Stieg, Carl Michael von Hausswolff
Jedoch, je ob wir uns Individuen oder Personen fühlen, werden wir nicht „den gegenwärtigen Augenblick geniessen“ auf der gleichen Weise. Wenn meine Existenz meinem biologischen Leben unterworfen ist, dann kann ich von nichts profitieren, wenn ich zB ein Handicap trage, oder zu schwach bin, oder ganz einfach zu alt bin. So interpretiert ist der Hedonismus den machtlosen verboten. Der Genuss ist den Impotenten verweigert. Dies erklärt vielleicht unsere Obsession der Leistung, unsere Trachten nach unendlicher Jugend. Denn das biologische Leben ist alles was uns bleibt, wenn wir keine Verbindungen haben wollen. Im Gegensatz dazu wendet sich das Carpe diem an Personen. Weil der Mensch Verbindungen schafft, ist er auch in der Lage, Liebe zu empfinden. Die Liebe ist ein Impuls, dass uns zu den anderen führt, wo der Andere unvollkommen sein kann, wo er nicht unbedingt meinem Ideal gleichkommt. Liebe ist in diesem Sinn ein Spezialfall des amor fati, der Liebe unseres Schicksals zu der Horaz uns aufruft. Doch diese Fähigkeit hängt nicht von unserem Physischen Zustand ab. Sie ermöglicht mir, mich an der Welt zu erfreuen, so wie sie ist. Das heisst auch, so wie ich eben bin. Und das, was ich auch sei: sei ich alt, sei ich impotent.

More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
More Ohr Less 2017

All dies ergibt nur dann einen Sinn wenn wir akzeptieren, dass es effektiv einen Anteil an Gutem in dieser Welt gibt, trotz der Ungerechtigkeiten, die uns revoltieren, und der Dramen, die uns quälen. Aber woher kommt das Gute? Für ein Glaübiger ist die Antwort ganz einfach. Es ist ein Geschenk. Ein Geschenk Gottes. Aber was wenn wir keine Glaübiger sind? Dann ist die Antwort nicht so einfach. Dann müssen wir Menschen entscheiden, dass es so etwas wie „Das Gute“ gibt. Es wäre doch eine willkürliche Entscheidung, ohne richtiger Grund. Wir sind frei, wir könnten anders denken. Nichts garantiert dass der Mensch, wenn er autonom gelassen wird, in der Immanenz, unbedingt das Gute wählen würde.

Symposium Geschenk des Augenblicks @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Symposium Geschenk des Augenblicks
„Wir brauchen absolut keine Transzendenz um Spiel-Regeln zu erfinden, die uns ermöglichen uns nicht gegenseitig umzubringen, uns nicht gegenseitig zu berauben, uns nicht gegenseitig schamlos Hörner aufzusetzen (...). Dennoch brauchen wir sie, vielleicht sogar dringend, um nicht so sehr die Regeln der Co-Existenz zu erklären, sondern die Gründe der Existenz. Betrachten wir dass das Leben genügend gut ist, so dass man das recht hätte, andere in das Leben aufzurufen, denen man nicht nach ihrer Meinung befragen kann? Manche Autoren, obwohl sie sich als Hedonisten bezeichnen sagen ganz eindeutig dass man keine Kinder haben sollte, weil das Leben nicht so rosig aussieht“ (Rémi Brague).

DJ Michael Rosen @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
DJ Michael Rosen
Diese Menschen könnten nicht weiter entfernt von dem Carpe diem sein. Für sie ist die Gegenwart kein Geschenk, sie ist ein Fluch, sie ist ein Gift. Nur die Zukunft gilt. Umgekehrt betrachtet, wenn man die Gegenwart als Geschenk begreift, führt es keineswegs zur Gleichgültigkeit gegenüber der Zukunft. Im Gegenteil: es ist nur wenn die Gegenwart als Geschenk betrachtet wird, dass man erwägen kann, neue Leben in die Welt zu bringen. Denn es ist absolut wahr, dass es kein grösseres Zeugnis des Vertrauens in der Zukunft gibt, als Kindern Geburt zu geben.

Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2017



Carpe diem ou le présent comme présent


Geschenk des Augenblicks – Gift of the Moment. Tel est le titre qu’Hans-Joachim Roedelius a choisi pour l’un de ses disques dans les années 80. Quand il m’a indiqué vouloir en faire le thème de son prochain festival More Ohr Less, nous nous sommes demandé comment l’expression pourrait être traduite en français. Rien de mieux que « Cadeau du moment » ne nous est venu à l’esprit. « Cadeau du moment », « Cadeau du moment présent » ou encore, plus amusant, « Présent du présent » font l’affaire, à condition de saisir qu’il ne s’agit pas de partir à la recherche d’un quelconque « Cadeau du jour » comme il existe des « plats du jour », mais bien de comprendre le moment présent lui-même comme cadeau. Voici les réflexions que ce thème m’a inspirées et que Hans-Joachim Roedelius m’a permis de partager avec les festivaliers.


Baden (Autriche), le 11 juin 2017

Hans-Joachim Roedelius – Geschenk des Augenblicks (1984) / source : www.discogs.com
Hans-Joachim Roedelius – Geschenk des Augenblicks (1984)
L’expression Geschenk des Augenblicks (cadeau de l’instant) entretient un rapport étroit avec une autre expression plus ancienne, qui nous vient du poète Horace et que nous connaissons tous : Carpe diem. Carpe diem, quam minimum credula postero. « Cueille le jour, et ne crois pas au lendemain. » De nos jours, nous aurions plutôt tendance à interpréter l’expression comme suit : « Jouis du moment présent, sans te soucier du lendemain ». Traduite ainsi, elle sonne comme un manifeste à la fois hédoniste et individualiste. Il s’agit d’éviter le stress, les soucis, la douleur, et donc aussi les relations un peu trop compliquées. Que nous conseille ce manifeste ? La vie est courte. Saisissez la moindre opportunité et tirez-en le meilleur parti. Réalisez vos propres désirs, et non ceux que les autres ont prévu pour vous. Ne vous laissez pas détourner de vos rêves par les convenances, par votre père, par le qu’en-dira-t-on. Au bout du compte, nous finissons par entendre « Fais ce que tu veux et ne te sens responsable de rien ».

Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius dans les rues de Baden
Or, si nous y prêtons attention, nous constatons que les gourous de la société de consommation et les firmes multinationales ne nous disent rien d’autre. « Etre soi-même » (Yves Rocher), « Do it », ordonne Nike, « Ton parfum, tes règles du jeu », clame Hugo Boss. L’abondance qu’ils nous offrent est un excellent moyen d’atteindre le confort. Sans aucun doute. Mais dans ces conditions, comment le mot « jouir » ne deviendrait-il pas un synonyme de « consommer » ? Est-ce vraiment ce à quoi Horace nous invitait ?

Harald Blüchel & Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Harald Blüchel & Roedelius
Plus qu’une invitation à la jouissance, Carpe diem est une invitation à la sagesse, à apprécier ce qui se trouve ici, maintenant, sous nos yeux. « Le sage est celui qui parvient à habiter le présent » et qui ne s’imagine pas « que tout ira mieux quand [il] aura changé de ceci ou cela, de chaussures, de coiffure, d’amis, de mari, de femme, de maison » (Luc Ferry). Le Carpe diem ne saurait être plus étranger à nos mots d’ordre consuméristes contemporains. Horace n’écrit pas dans une perspective individualiste qui n’existait pas à l’époque. Il ne faut donc pas s’étonner qu’un point de vue individualiste demeure incapable d’interpréter la locution horatienne autrement que comme l’une de ces maximes contemporaines de coaching ou de développement personnel. Le consumérisme qui les sous-tend est bien obligé de nous persuader que tout va mal et que tout ira mieux demain. A condition d’acheter ses produits, de recourir à ses services. L’objectif est tout aussi noble : c’est le bonheur. Mais il repose ici sur le postulat que le bonheur est d’abord quelque chose qui se produit. Or Horace ne nous invite pas à produire, mais à cueillir : il s’agit d’apprécier quelque chose qui est déjà là.

More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
La pleine lune au-dessus de Baden, More Ohr Less 2017

Il a fallu attendre la modernité pour que cette perspective individualiste s’impose, et avec elle toutes les tentatives d’accomplissement du paradis sur terre. L’individualisme n’a que faire des joies simples. Pourquoi devrais-je m’en contenter si mon voisin possède plus que moi ?

MOL Brainstorming Orchestra @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
MOL Brainstorming Orchestra
La perspective individualiste oublie pourtant que l’être humain, l’être vivant, même, est celui qui tisse des liens. Nous ne sommes pas des individus, nous sommes des personnes. L’individu est isolé, la personne est liée. La modernité a bien essayé, et avec un certain succès, de faire de nous les simples rouages d’une machinerie productiviste. C’est cela un individu : un rouage destiné à remplir une certaine fonction et, à ce titre, remplaçable. En tant que personnes, nous n’avons pas des fonctions mais des rôles, parce que nous sommes liés à telle personne plutôt que telle autre. C’est bien à ce titre que nous sommes irremplaçables. L’exemple le plus évident : les parents pour leurs propres enfants. La personne est plus grande que l’individu : elle est l’individu, plus ce réseau invisible de liens qu’elle tisse autour d’elle. L’individu, lui, se réduit à son enveloppe charnelle.

Klaus Becker @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Klaus Becker
Or, selon que nous nous sentons individu ou personne, nous n’allons pas « jouir du moment présent » de la même manière. Si mon existence se réduit à ma vie biologique, alors je ne peux profiter de rien si je suis handicapé, trop faible ou simplement trop âgé. L’hédonisme est refusé aux impotents. La jouissance est interdite aux impuissants. C’est peut-être ce qui explique notre obsession de la performance, notre quête de la jeunesse éternelle. Car la vie biologique est tout ce qui nous reste si nous n’avons plus de liens. A l’inverse, Carpe diem s’adresse à des personnes. Parce que l’homme tisse des liens, il est aussi l’être capable d’amour. L’amour est un élan qui me pousse vers l’autre, où l’autre, dans toute son imperfection d’être réel, peut ne pas correspondre à mon idéal. Dans cette perspective, l’amour n’est qu’un cas particulier de l’amor fati, de cet amour de notre sort auquel Horace nous invite. Or cette faculté ne dépend pas de notre état physique. Elle me permet de profiter du monde tel qu’il est, c’est-à-dire tel que je suis moi aussi. Même si je suis vieux, même si je suis impotent.

Rosa Roedelius @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Rosa Roedelius @ More Ohr Less 2017

Tout ceci n’a de sens que si nous acceptons qu’il y a effectivement une part de bien en ce monde, en dépit des injustices qui nous révoltent et des drames qui nous affligent. Mais d’où vient ce bien ? Pour un croyant, la réponse est évidente : C’est un cadeau. Un chrétien dirait : un don de dieu. Qu’en est-il si nous ne sommes pas croyants ? Alors la réponse n’est pas aussi évidente. Alors il nous revient, à nous autres les humains, de décider qu’il existe quelque chose comme « le bien ». Mais cette décision a quelque chose d’arbitraire, de mal fondé. Nous sommes libres, nous pourrions penser autrement. Et de fait, rien ne nous garantit que l’homme, laissé à son autonomie, dans l’immanence, choisira le bien :

Symposium Geschenk des Augenblicks @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Symposium Geschenk des Augenblicks
« Nous n'avons absolument pas besoin d'une transcendance pour inventer les règles du jeu qui vont nous permettre de ne pas nous entr'égorger, nous entre-voler, nous entre-cocufier (…). En revanche, nous en avons besoin, peut être même d'une manière urgente, pour expliquer, non pas les règles de la coexistence, mais les raisons de l'existence. Considérons-nous que la vie est suffisamment bonne pour qu'on ait le droit d'y appeler d'autres, à qui on ne peut évidemment pas demander leur avis ? Certains auteurs, qui se déclarent [pourtant] hédonistes, disent très clairement  qu'il ne faut pas faire d’enfants parce que la vie n'est pas si rose. » (Rémi Brague)

DJ Michael Rosen @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
DJ Michael Rosen
Ces gens-là ne pourraient être plus éloignés du l’esprit de Carpe diem. Pour eux, le présent n’est pas un cadeau, c’est une malédiction, un poison. Seul l’avenir compte. Inversement, considérer le présent comme un cadeau ne conduit nullement à l’indifférence envers l’avenir. Au contraire, ce n’est que si le présent est un cadeau qu’on peut envisager d’y introduire de nouveaux êtres humains. Tant il est vrai qu’il n’existe aucune marque plus profonde de confiance en l’avenir que le fait de mettre au monde des enfants.
Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2017

More Ohr Less 2017 : un cadeau partagé


Pour la deuxième année consécutive, Hans-Joachim Roedelius avait invité tous ses amis chez lui, à Baden près de Vienne, pour prendre part à la 14e édition de son festival More Ohr Less, une manifestation multimédia où se croisent musiciens, peintres, photographes, performeurs et artistes de tous horizons. Outre les habitués, Christopher Chaplin, Tim Story ou Hotel Palindrone, le public a pu découvrir tour à tour de la musique traditionnelle d'Europe de l'Est, la première mondiale d'une oeuvre électronique d'avant-garde dirigée par l'artiste suédois Carl Michael von Hausswolff, un récital de musique folklorique irlandaise, une improvisation au piano de Harald Blüchel et bien d'autres oeuvres, disséminée dans toute la ville. Soit cinq jours d'ivresse sonore et visuelle dont seul Achim Roedelius a le secret, le tout réuni sous le slogan Geschenk des Augenblicks (« Cadeau du moment »).

 

More Ohr Less 2017 par Christian Ludwig Attersee / photo S. Mazars
More Ohr Less 2017 : la bannière du festival signée Christian Ludwig Attersee


Baden (Autriche), du 7 au 11 juin 2017

Expositions Sebastian Böcking et Barbara Filips / photo S. Mazars
Expositions
S. Böcking et B. Filips
Comme en 2014, une exposition précédait cette année l'ouverture du festival. Deux artistes présentaient leurs créations dans la salle principale de la Haus der Kunst de Baden. Barbara Filips, une photographe viennoise, exposait ses dernières oeuvres de street art, tandis que Sebastian Böcking, graphiste de Hamburg auquel on doit la réalisation de l'autobiographie de Roedelius, affichait ses spectaculaires paysages scandinaves. Contraste total : avec ses corps emmêlés, ses décors urbains et ses murs de brique, Barbara Filips a fait de l'humain son matériau principal. Chez Sebastian Böcking, c'est la nature déchaînée qui domine, et la présence de l'homme se fait plus subtile, à travers la lumière d'un phare ou celle d'un bateau perdu au large. Comme rien ne se fait sans musique à More Ohr Less, le vernissage était accompagné d'une très brève intervention au piano de Franz Wagner, qui interprétait deux pièces, l'une de Mozart, l'autre de Duke Ellington. Un mélange des genres constant qui résume parfaitement l'ambiance du festival.

Franz Wagner, Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Franz Wagner, pensif, écoute Hans-Joachim Roedelius

Roedelius & Chandra Shukla @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Roedelius & Chandra Shukla
L'après-midi même, Roedelius invitait tous les participants à le retrouver devant le kiosque du Kurpark de Baden, où lui-même improvisait au piano, accompagné au sitar par son ami l'Américain Chandra Shukla, musicien électronique connu sous le nom de Xambuca, producteur de disques mais aussi tourneur improvisé, depuis qu'il a pris en charge l'organisation de la tournée nord-américaine de Roedelius cette année. Le dialogue entre les deux hommes commence dans une ambiance minimaliste très réussie, tout en atmosphères. Mais quand Roedelius commence à jouer ses morceaux connus, plus mélodiques, on comprend que les gammes respectives du piano et celles du sitar ne reposent pas sur les mêmes règles harmoniques. Chandra tente de suivre mais il lui est difficile de ne pas trahir son instrument. Dans ces conditions, l'improvisation n'est pas un exercice simple : Achim et Chandra gagneraient peut-être à composer, et non plus à improviser, une véritable œuvre pour piano et sitar.

Mischa Kuball @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Mischa Kuball
Comme l'année dernière, après une brève allocution du maire, il revient à Mischa Kuball, professeur à la Kunsthochschule de Cologne, d'ouvrir officiellement le festival avec la première conférence-performance de ces cinq jours. Pour ce faire, le festival investit un espace qu'il n'avait pas eu l'occasion d'utiliser l'année précédente : le musée Arnulf Rainer de Baden. Encore un endroit tout à fait étonnant puisque le musée, qui doit son nom à un artiste local né en 1929, a pris place dans un bâtiment autrefois dédié aux thermes pour dames. Le travail de Mischa Kuball n'est pas étranger au thème de cette année, Geschenk des Augenblicks. Ses installations dans les espaces publics, qui font souvent intervenir le spectateur lui-même, sont autant d'instantanés de vie. Sa projection de diapos en témoigne. Dans ses photos, Mischa revisite l'architecture urbaine contemporaine en y introduisant toujours un élément de son cru. Souvent : des jeux de lumière. Le conférencier, qui est aussi musicien, ne jouera pourtant rien aujourd'hui.

Harald Blüchel @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Harald Blüchel
La suite du programme musicale revient en effet à Harald Blüchel, la première grande sensation de cette édition. Harald Blüchel s'est fait connaître dans l'univers de la musique électronique sous le nom de Cosmic Baby. Mais aujourd'hui, pas une note ne sortira d'un amplificateur. Seul devant le clavier d'un piano Bösendorfer, Harald se lance dans une improvisation intense, faite d'une suite d'arpèges en constante évolution, comme autant de déferlantes sur un récif. Sa musique ferait une bande son idéale pour les photos de Sebastian Böcking. On pense à Philip Glass, on pense à Steve Reich, le cœur en plus. Rien de la froideur robotique d'un Glass chez Harald Blüchel. Harald n'est qu'amour et chaleur, et ses pièces pour piano jouissent d'une puissance et d'une expressivité rares. Roedelius n'hésite pas à le comparer à son héros, Beethoven, et c'est vrai qu'il y a un peu de ça chez cet artiste, jusque dans les traits de son visage.

Harald Blüchel & Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Harald Blüchel & Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2017

Georg Winkler & Hubert Kellerer @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Winkler & Kellerer
Le soir, la Haus der Kunst reçoit le duo Winkler-Kellerer. Georg Winkler à la clarinette et Hubert Kellerer à l'accordéon se sont fait une spécialité de la musique d'Europe de l'Est, particulièrement des Balkans, et plus spécifiquement encore de la tradition des juifs ashkénazes, le Klezmer. Ma connaissance de la tradition musicale de cette région se bornait jusqu'alors aux chants religieux de Mokranjac, plutôt nostalgiques et majestueux. Le Klezmer, au contraire, est une musique rapide, entêtante et festive, dont je n'avais aucune idée sinon, de très loin, à travers la célèbre scène de danse dans Rabbi Jacob ! Georg Winkler avoue qu'il aurait préféré jouer devant un public debout, tant il est vrai que le récital de Winkler et Kellerer pousse à la danse.

Alfred Goubran & Lukas Lauermann @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Goubran & Lauermann
La joie communicative des deux musiciens contraste avec la mauvaise humeur de celui qui leur succède sur scène, le musicien et auteur autrichien Alfred Goubran. A la fois chanteur et romancier, Goubran illustre parfaitement cette multiplicité des talents à laquelle Roedelius est si sensible. Mais « quand ça ne veut pas, ça ne veut pas », s'excuse Goubran après quelques ratés, probablement provoqués par son irritation, après que des spectateurs ont quitté leur siège sans attendre la fin du spectacle. Mon impression mitigée n'est pas seulement liée à l'humeur de l'artiste. Alfred Goubran interprète des chansons en allemand entre blues et variété qui ne me séduisent pas particulièrement. Mais le chanteur n’est pas seul en scène. Le remarquable violoncelliste Lukas Lauermann, un familier du festival, lui offre un contrepoint subtil et sensible.

Carl Michael von Hausswolff & Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Hausswolff & Roedelius
Le lendemain 8 juin, le public est invité à se rendre dès le matin dans la salle d'exposition de la Haus der Kunst pour une répétition générale de la performance du « More Ohr Less Brainstorming Orchestra » qui sera créée officiellement le lendemain. Qui se cache derrière ce mystérieux orchestre ? L'idée a germé l'année dernière, après la présentation, dans les égoûts de Vienne, de la dernière version de freq_out, une installation musicale conduite par l'artiste multimédia suédois Carl Michael von Hausswolff. A l'époque, une douzaine d'artistes s'étaient réunis dans les égouts de la ville, sur les lieux mêmes où fut tournée la scène finale du film Le Troisième Homme de Carol Reed en 1949. Hausswolff avait affecté à chacun une plage de fréquences déterminée. Roedelius avait alors hérité de l'une des plages les plus basses. Cette fois Hausswolff a eu l'idée d'une partition d'une demi-heure, attribuant à chaque artiste une ou plusieurs plages horaires, mais leur laissant une totale liberté à l'intérieur de ces limites. Plusieurs musiciens impliqués dans freq_out se retrouvent au sein du MOL Orchestra : Franz Pomassl et Anna Ceeh, Franz Graf, et bien sûr Roedelius. D'autres s'y ajoutent : Christopher Chaplin et Tim Story, le musicien électronique Markus Taxacher, la violoncelliste Clementine Gasser, le batteur Janko Novoselic, et Chandra Shukla. Mais nous en saurons plus le lendemain.

More Ohr Less Brainstorming Orchestra @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Le More Ohr Less Brainstorming Orchestra en répétition

Innenraüme, Christine-Martha Roedelius, Harald Blüchel, Hans-Joachim Roedelius, Tim Story, Christopher Chaplin @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Innenraüme
Dans l'après-midi, c'est au tour de Christine-Martha Roedelius, l'épouse du maestro, de présenter l'une de ses créations au musée Arnulf Rainer. La performance, intitulée Innenraüme (les « espaces intérieurs ») consiste, pour Martha et deux autres personnes, à se mouvoir lentement sous un drap blanc, laissant parfois deviner les silhouettes humaines qui lui donnent vie. Le tout en musique, bien sûr, avec une très belle partition minimaliste interprétée au piano à quatre mains par Achim et le prodige Harald Blüchel, mais aussi par Christopher Chaplin et Tim Story, chacun ajoutant son propre univers : sonorités avant-gardistes et bruitistes pour le premier, nappes tranquilles pour le second.

Innenraüme, Christine-Martha Roedelius @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Innenraüme @ More Ohr Less 2017

Noel Hill @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Noel Hill
Noel Hill, musicien originaire du comté de Clare, dans l’ouest de l'Irlande, est le premier à se produire le soir même sur la grande scène de l’Orangerie du Doblhoffpark. Noel vient d’une famille de musiciens joueurs de concertina, ces petits instruments à vent de la famille des accordéons, très réputés dans la musique folklorique de l'île. Cet artiste n’est pas seulement irlandais, il est aussi l’un de ces locuteurs du gaélique pour lesquels l’anglais est une langue étrangère. Très connu en Amérique du Nord et en Australie, il n’était jamais venu en Autriche. L’ambiance oscille entre airs tristes et entraînants, censés représenter l’état d’esprit changeant des Irlandais. L’un des morceaux est l’occasion pour Achim et Martha d’entamer quelques pas de danse. Le concert est très agréable, mais il aurait été formidable dans un pub, ou dans un restaurant comme celui de Pierre Paionni, à Lunz. Ce genre de musique prend toute sa dimension dans de tels endroits, pleins à craquer de convives attablés devant leurs cervoises, et non sur cette immense scène de 8 mètres sur 6.

Jurij Novoselic, Janko Novoselic, Sergej Novoselic, Hans-Joachim Roedelius, Tim Story, Heidelinde Gratzl @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Novoselic & friends
La soirée se poursuit en famille au Doblhoffpark avec les Novoselic frère, père et fils. Le multi-instrumentiste, mais surtout saxophoniste Jurij Novoselic est un habitué du festival. Son frère Sergej, violoniste, et son fils Janko, batteur, ont également été invités cette année par Hans-Joachim Roedelius. Ce dernier les accompagne d’ailleurs pendant le show, tout comme Tim Story, décidément très sollicité ce jour-là, et la pétillante accordéoniste Heidelinde Gratzl. Les Novoselic se lancent alors dans une session progressive tout à fait extraordinaire, entre avant-garde et jazz. A un moment, on peut apercevoir Martha Roedelius affairée derrière la scène. Va-t-elle intervenir ? Que se passe-t-il ? Le fin mot de l'histoire me sera révélé un peu plus tard par l'un des musiciens. Martha était simplement venue les sermonner, estimant qu'ils s'endormaient sur scène ! Curieusement, quelques minutes après son intervention, les Novoselic abandonnent brutalement leurs atmosphères ambient pour une cadence plus rythmée. Mais, jurent-ils, cette progression était prévue et « n'a rien à voir avec Martha » !

Klaus Becker @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Klaus Becker
La Kunstverein, petite galerie d'art où Tim Story avait présenté ses Roedelius Cells l'année passée, accueille, pour finir la soirée, la plus étonnante performance du festival, signée Klaus Becker. Cet Allemand de la région de Francfort, spécialiste des techniques électroacoustiques, fan de longue date de Cluster et doué d'une riche culture musicale, s'est occupé de la numérisation d'une partie des archives sur bande de Hans-Joachim Roedelius. Mais Klaus Becker n'est pas seulement un technicien. Comme la plupart des gens qui gravitent autour d'Achim, c'est aussi un artiste original, musicien et poète à la fois. Plus d'une fois, Klaus Becker va faire hurler de rire son auditoire grâce à ses indéniables talents de conteur, que ce soit à la Kunstverein ou autour d'une table au restaurant grec local, le seul qui accepte de recevoir toute la troupe après minuit. A la Kunstverein, Klaus Becker déclame de la poésie suédoise (une langue qu'il maîtrise), lit des haïkus de son cru sur le thème des petites misères de la vie conjugale, tout en s'accompagnant d'un minuscule orgue de barbarie de son invention.

Klaus Becker @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Klaus Becker @ More Ohr Less 2017

Voici la traduction de l'une de ses maximes :

«La manière dont nous ressentons
Le temps passer
Dépend du côté
De la porte des WC
Où nous nous trouvons».

Les plus grands philosophes ont noirci des milliers de pages pour tenter d'expliquer le temps, et voilà que Klaus Becker, en une phrase, dévoile enfin la vérité.

Robin Wiersbin, Peter Natterer @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Wiersbin & Natterer
L'après-midi du 9 juin débute au musée avec Robin Wiersbin, compositeur originaire de Hannovre, bassiste et surtout pianiste, qui vient de publier son premier album solo, Piano Works. Pour l'occasion, il est accompagné par le saxophoniste Peter Natterer, que nous connaissons déjà comme membre de la formation Hotel Palindrone. Lui-même publie un disque au titre similaire, Works. Robin et Peter sont deux artistes subtiles, à la sensibilité certaine. Si quelques morceaux me paraissent un peu mielleux, le show prend une dimension nettement supérieure dès que les deux hommes se mettent à l'improvisation. Peut-être une piste à explorer ?


MOL Brainstorming Orchestra @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
MOL Brainstorming Orchestra
Le MOL Brainstorming Orchestra se retrouve ensuite au Doblhoffpark pour la première de l'œuvre conceptuelle de Carl Michael von Hausswolff. La veille, en répétition, le spectateur pouvait clairement distinguer qui faisait quoi. Ce n'est plus possible sur une scène aussi éloignée du public. Il en résulte un mur de sons absolument dément, sinistre à souhait. Lorsque je partage mes impressions avec Martha Roedelius, je lui explique avoir apprécié l'œuvre précisément pour son côté effrayant. Elle partage mon enthousiasme, mais sans rien trouver de bien inquiétant dans la partition du MOL Orchestra. Pour se faire une idée de la direction très avant-gardiste dans laquelle Hausswolff, muni d'une authentique baguette de chef d'orchestre, a poussé ses musiciens, on peut écouter l'album Nordlicht, qu'il vient de publier en collaboration avec Roedelius. Le véritable tour de force reste cette capacité à prendre un chemin résolument bruitiste, tout en restant curieusement très calme. La présence de deux musiciens non munis de machines, Janko Novoselic à la batterie, et Clementine Gasser au violoncelle, apporte à l'ensemble un relief bienvenu. Le concert a été enregistré. Hausswolff promet de le publier si le résultat le satisfait.

MOL Brainstorming Orchestra @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
MOL Brainstorming Orchestra @ More Ohr Less 2017

Clementine Gasser @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Clementine Gasser
Découpé en six séquences de cinq minutes, il ne s'achève pourtant pas au bout d'une demi-heure, car la violoniste garde sa place seule en scène pour une demi-heure d'improvisations supplémentaire. Après l'avalanche sonore du MOL Orchestra, Clementine Gasser revient aux silences et aux soupirs, pondérant son intervention de fascinants pizzicatos, dont l'étrange résonance emplit les jardins du Doblhoffpark en cet après-midi déclinant.

Hotel Palindrone @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Hotel Palindrone
Vus à More Ohr Less lors de la dernière édition du festival à Lunz en 2015, les quatre comparses multifonction d'Hotel Palindrone, Albin Paulus (cornemuse, clarinette, flûte, guimbarde, yodel), Stefan Steiner (violon, nyckelharpa, accordéon), John Morrissey (bouzouki, mandoline) et Peter Natterer (saxophone, guitare basse, claviers, beatbox) reviennent cette année pour une heure de mélodies bondissantes, improbable synthèse entre rock, yodels alpins et musique médiévale. Une fois encore, le groupe interprète l'un de mes morceaux préférés, la Manfredina, un hymne à la fois dansant et nostalgique issu du XVe siècle italien. Et une fois encore dans une version différente.

Rosa Roedelius, Clemens Hofer @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Rosa Roedelius, Clemens Hofer
La soirée s'achève avec l'une de ces performances dont Rosa Roedelius a le secret. Les sculptures de bois disposées de part et d'autre de la scène du Doblhoffpark et qui intriguaient le public depuis le début du festival, prennent à présent leur sens. Accompagnée au trombone par Clemens Hofer mais aussi par son fils, le jeune Constantin, âgé de 9 ans et très à l'aise en public, Rosa développe d'année en année un style inimitable, fait de décors de bric et de broc, de jeux de lumières, de musique minimaliste et de dialogues ésotériques. Je n'ai jamais vraiment compris ce qui se passe réellement sur scène lors des performances de Rosa, mais ce n'est pas vraiment ce qui compte. Il est parfaitement possible d'apprécier son travail comme une chorégraphie abstraite. En résumé, je m'aperçois que je suis toujours un peu plus fan de son travail.

Rosa Roedelius & Constantin Hemetsberger @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Rosa Roedelius & Constantin Hemetsberger @ More Ohr Less 2017

Hans-Joachim Roedelius & Claudia Schumann @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Roedelius & Claudia Schumann
Claudia Schumann et Hans-Joachim Roedelius investissent le lendemain la scène du musée Arnulf Rainer pour une brève improvisation mi-acoustique, mi-électrique. Achim ne quitte pas son piano, tandis que Claudia chuchote des textes tout en manipulant un intrument extraordinaire, que j'avais découvert à la foire de Francfort en 2014, le ROLI Seaboard, dont je crois reconnaître ici la déclinaison Grand Studio. Commercialisé depuis décembre 2013, l'engin appartient à l'univers des pianos. Mais c'est un synthétiseur, et même un synthétiseur plutôt classique. Pourtant, derrière son allure épurée se cache bien autre chose qu'un simple artifice cosmétique. S'il n'y a plus aucun bouton, c'est parce que tous les effets sont directement affectés aux touches du clavier, équipées de capteurs tri-dimensionnels. D'où cette façon très particulière de jouer, très différente de celle d'un clavier ordinaire. Claudia Schumann écrase les touches plus qu'elle ne les pianote.

Ecki Stieg @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Ecki Stieg
Ecki Stieg, l'animateur de l'émission Grenzwellen, sur Radio Hannovre, officiait pour la seconde fois consécutive comme présentateur du festival. Parfait dans ce rôle, comme l'année dernière, il s'est même fait le propagandiste zélé de la manifestation auprès de gens qui n'étaent pas du tout venus pour ça. Baden est une ville thermale, également dotée d'un imposant casino où touristes russes et moyen-orientaux viennent dépenser leur argent. L'hôtel At the Park, où étaient logés une partie de l'équipe et des artistes, fut pour Ecki un terrain de chasse privilégié. Dialogue entre Ecki et un parfait inconnu, client de l'hôtel, à qui il vient d'expliquer le concept du festival :
Ecki : « Vous devriez vous joindre à nous ».
L'inconnu : « Ça a l'air très intéressant, mais je marie mon neveu aujourd'hui même. »
Ecki : « Vous feriez quand même mieux d'assister au festival. Au moins, avec nous, vous serez sûr que ça finira bien ».

El Habib Diarra @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Trommelworkshop avec El Habib Diarra
More Ohr Less a toujours cultivé l'extrême variété des interventions. Mais cette année est un peu particulière, puisque vingt-huit concerts ou performances étaient programmées sur cinq jours. D'où cette sensation de course entre deux shows, souvent disséminés dans toute la ville. C'est ainsi qu'El Habib Diarra a déjà entamé son workshop de tam tam africain lorsque j'arrive essouflé au Doblhoffpark, où se déroule le cours, au pied du fameux Lauscher, ce trône musical imaginé par Martha Roedelius en 2014. N'importe qui peut participer, pas seulement les visiteurs de More Ohr Less : des enfants qui passaient par là, des touristes en promenade dans le parc, des mamies curieuses tentent ainsi de suivre le rythme d'El Habib. La séance est malheureusement plusieurs fois perturbée par le soundcheck des artistes qui doivent jouer le soir-même sur la scène toute proche.


Leo Hemetsberger @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Leo Hemetsberger
Ces artistes, ce sont Wolfgang Schlögl & Madita, déjà présents l'année dernière avec leur électro-pop nerveuse et dansante. Mais avant Madita, Leo Hemetsberger, le philosophe-musicien (quel mélange génial ! tout philosophe devrait être musicien) propose une petite discussion autour de quelques morceaux de Hang et de Gubal. Encore une découverte du More Ohr Less : ces deux instruments autophones aux sonorités exotiques, un peu comparables aux steel drums, n'ont rien de traditionnel. En fait, ils ne sont pas plus vieux que le début de notre millénaire, fruits du long travail de développement de deux fabricants suisses. Aujourd'hui, le Hang et le Gubal connaissent un succès phénoménal, peut être en raison de leur aspect en forme de soucoupe volante, mais surtout pour leur timbre agréable et mélodique. C'est une conférence de philosophie de Leo Hemetsberger qui fut ma première expérience du festival More Ohr Less à Lunz en 2014. Aussi ne suis-je pas étonné de le voir entrecouper chacun des morceaux de considérations pertinentes sur le Kairos, Parménide, Saint Augustin ou Max Stirner. Et c'est encore Constantin, le fils de Rosa et le sien, qui le rejoint sur scène pour quelques minutes d'un duo très touchant entre père et fils.

Constantin Hemetsberger & Leo Hemetsberger @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Constantin & Leo Hemetsberger @ More Ohr Less 2017

Wolfgang Schlögl & Madita @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Wolfgang Schlögl & Madita
Après ce moment de paix, c'est à une tornade électronique que Madita convie les spectateurs du Doblhoffpark. Une tornade si puissante que la police locale, sans doute appelée par quelque voisin mécontent, pointe le bout de son nez au bout de dix minutes de concert. Heureusement, Martha est là, comme toujours, pour calmer les représentants de l’ordre. Madita, de son vrai nom Edita Malovčić, chanteuse autrichienne d’origine bosniaque, jouit déjà d’une grande notoriété en Autriche, non seulement comme musicienne mais aussi comme actrice. Ses morceaux, parfois funky, parfois curieusement plus proches d’une sorte de jazz électro, ont indéniablement quelque chose d’accrocheur. Simplement, ils correspondent moins à mes goûts personnels que ceux des autres artistes invités cette année.

Roedelius & Michou Friesz @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Roedelius & Michou Friesz
Retour au calme après cette furie. Les duos de Roedelius et Michou Friesz font partie des moments que j’attends le plus à More Ohr Less. Hans-Joachim, avec quelques lignes de piano minimalistes, parfois quelques sonorités électroniques générées sur son iPad, se contente d’accompagner l’élégante comédienne viennoise qui, de son côté, prête son aimable voix aux poèmes écrits par Achim. Mon préféré, lu chaque année, est dédié à Kurt Tucholsky : « Da bist du nun und wieder ging ein Tag vorbei...»

Roedelius & Michou Friesz @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Roedelius & Michou Friesz @ More Ohr Less 2017

DJ Michael Rosen @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
DJ Michael Rosen
Il était dit que ce samedi serait dominé par l’électronique. La nuit s’achève à la Haus der Kunst avec une performance du DJ Michael Rosen. Ayant passé toute ma journée à courir dans tous les sens, je n’ai pas pu assister à l’intégralité du set. Néanmoins, mes impressions sont les suivantes : Rosen est un DJ original, qui ne fait pas tout reposer en dernière instance sur un beat binaire. D’une manière tout à fait surprenante, ce DJ aime les ambiances plus lounge (c’était aussi une demande de Roedelius, il s’agissait de ne pas affoler tout le quartier à 2 heures du matin), mais aussi les changements de tempo. Ces derniers confèrent du coup à son set une structure progressive tout à fait attrayante, du moins à mes oreilles.

Martin Kainz, Norbert Wiersbin @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Martin Kainz, Norbert Wiersbin
Le dimanche matin est consacré au symposium autour du thème de l’année, Geschenk des Augenblicks, que Hans-Joachim Roedelius a emprunté au titre de son album de 1984. Ce thème, traduit en français par l’insatisfaisant « Cadeau du moment », réunissait au musée Arnulf Rainer, outre l’animateur Ecki Stieg, Helmut David, Martin Kainz, Norbert Wiersbin et votre serviteur. Inutile d’aller beaucoup plus loin ici : je partagerai dans les articles suivants ma contribution aux discussions, qui furent à la fois philosophiques, politiques, religieuses et scientifiques. Le thème de l'année prochaine est déjà connu : il s'agira probablement de Wunder : le miracle, une autre idée chère au coeur de Hans-Joachim Roedelius.

Sylvain Mazars, Helmut David, Ecki Stieg @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Sylvain Mazars, Helmut David, Ecki Stieg @ More Ohr Less 2017

Susanna Spaemann @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Susanna Spaemann
Immédiatement après, la musique reprend ses droits avec Susanna Spaemann, pianiste classique et enseignante au conservatoire de Vienne. Susanna consacre son récital à Erik Satie, un compositeur dont elle tient à louer la double nature, dramatique et parodique. Rien de mieux pour illustrer son propos que des pièces comme Embryon desséché, Ogives ou Le Piège de Méduse, mais aussi une interprétation d’une œuvre originale de Chopin et de sa parodie par Satie : il s’agit tout simplement de la Marche funèbre. Une superbe composition de Ravel, L’Oiseau triste, que je ne connaissais pas, figure également au programme.

Markus Schneider & Bernhard Fleischmann @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Markus Schneider & Bernhard Fleischmann
Le piano va encore jouer un rôle au cours de cette dernière journée de festival, mais avant, un concert électronique va se glisser dans le kiosque du Kurpark écrasé de soleil. Une fois encore, je n’avais jamais entendu parler des artistes à l’affiche : Bernhard Fleischmann, un musicien viennois de musique électronique, accompagné par Markus Schneider, un guitariste visiblement adepte du shoegazing. La performance est assez calme, avec quelques moments agressifs, mais peine à capter l’attention. D’abord parce qu’il s’agit d’une musique extrêmement répandue de nos jours, ensuite parce que la scène du kiosque n’est pas très belle, encombrée de chaises retournées comme après la fermeture du bar. Les deux hommes auraient mérité un cadre plus esthétique, comme la place Bellevue, dans le même Kurpark.

Matthias Kleinart @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Les deux dernières présentations du festival se déroulent à la Haus der Kunst. Matthias Kleinart, humoriste et artiste de cabaret viennois, présente son spectacle VIP-TV, où il interprète une galerie de personnages connus ou issus de son imagination. N’hésitant pas à user du dialecte, il séduit instantanément le public germanophone. J’avoue de mon côté n’avoir pas compris grand-chose à ses allusions sans doute ultra-référencées à la culture populaire de son pays, et je le regrette.

Julie Loveson @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Julie Loveson
C’est à nouveau au piano, et en chansons, que se clôture cette 14e édition du festival, grâce au doigté et à la voix suave de Julie Loveson, pianiste et chanteuse de jazz d’origine austro-norvégienne. Julie interprète plusieurs standards – des titres de Chick Correa, des chansons d’Ella Fitzgerald (April in Paris, Love for Sale), mais aussi quelques morceaux de son cru. La musicienne, qui évolue parallèlement au sein de son propre septet, semble alors concentrer sur son clavier tous les instruments traditionnels d’un orchestre de jazz. Ainsi, lorsqu’on croit reconnaître des lignes de contrebasse typiques, il faut se rendre à l’évidence : c’est bien au piano, de la main gauche, que Julie les interprète.

Der Lauscher @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Der Lauscher
Jazz, musique classique, musiques traditionnelles d’Europe, d’Afrique ou d’Inde, électro-pop, musique ambient ou électronique d’avant-garde, More Ohr Less couvrait une fois encore un très large spectre de genres et d’univers. Seul le rock manquait peut-être au panorama cette année. Par ailleurs, Christopher Chaplin et Tim Story étaient plus discrets : toujours présents, mais toujours en arrière-plan. J’espère un jour avoir la chance d'assister à un concert solo de l’un et de l’autre. Cette double exigence de diversité et de qualité – peu de concerts ne m’ont pas emballé – fait partie de l’identité du festival. Plus important, le festival ne s’est pas seulement déroulé sur scène, et c’est ce qui le rend unique. Il est fait de partages, de rencontres entre artistes. Celles-ci se sont poursuivies en coulisses, les discussions ont continué très tard dans les cafés, au restaurant, jusque dans le jardin de Hans-Joachim et Martha Roedelius, où fraises des bois, tartes au pomme ou goulash amoureusement préparé par une gentille voisine, attendaient chaque visiteur qui se donnait la peine de pousser la porte. Comme Ecki Stieg, je conclurai avec un peu de propagande :quels que soient vos projets, renoncez-y et venez partager, au moins pour quelques jours, l’expérience du More Ohr Less Festival.

Hans-Joachim Roedelius & Christine-Martha Roedelius @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Hans-Joachim & Christine-Martha Roedelius @ More Ohr Less 2017